Son nom est lié au creek Hervouët, près de Poya, et son sang porte aussi l’héritage de la Vallée-du-Tir. Frédérick, greenkeeper à Dumbéa et Déva, a transformé sa passion en une carrière internationale, des Alpes françaises à un links chilien. Aujourd’hui, il veille sur deux des quatre golfs du Caillou avec une mission : allier la rigueur des grands parcours au respect des spécificités calédoniennes – sols riches en nickel, eau précieuse et nature généreuse. Pour lui, le golf est bien plus qu’un sport : c’est une histoire de transmission, de défis relevés et d’amour du terrain.
Comment as-tu découvert le monde du golf ?
Tout a commencé après mon service militaire, en novembre 1985. Mon père, qui était conducteur de travaux en montagne en Haute-Savoie, sur le golf de Chamonix, m’a informé que son entreprise (Benedetti Guelpa, ndlr) – qui collaborait avec des cabinets d’architecture américains – recherchait du personnel à former pour la gestion et l’automatisation de terrains de golf en construction. À l’époque, le golf connaissait un véritable essor en France.
Tu avais quel âge à ce moment-là ?
J’avais 20 ans. Mon premier chantier a été celui du golf de la Grande-Motte. Ensuite, j’ai travaillé sur ceux de Toulouse-Seilh, de Seignosse, puis de Vidauban, et même sur un projet en Italie. On construisait des parcours un peu partout en Europe.
Tu t’occupais principalement de l’automatisation et de l’arrosage ?
Oui, mais mon champ d’action s’est rapidement élargi : drainage, aménagement des greens, etc.
Avec quels cabinets américains as-tu collaboré ?
J’ai travaillé avec les représentants de Robert Trent Jones, puis avec son fils, ainsi qu’avec d’autres architectes, tel Robert von Hagge. À Toulouse-Seilh, j’ai également collaboré avec Jean Garaïalde. C’est avec lui que ma passion pour le golf s’est vraiment éveillée. J’ai appris à placer les bunkers, à déterminer leur profondeur… Bref, je me suis immergé dans la dimension « jeu » du golf, et c’est ce qui m’a séduit. C’est d’ailleurs à cette époque qu’on m’a sollicité pour participer à la construction du Royal Mougins Golf Club, à Cannes. Là-bas, j’ai travaillé avec des superintendants américains, dont l’un, originaire de Floride, avait pour projet d’importer des gazons tropicaux sur la Côte d’Azur. Dès ce moment, j’ai eu un déclic : je voulais apprendre à cultiver ces gazons pour les importer en Nouvelle-Calédonie.




Es-tu donc devenu un spécialiste des gazons tropicaux ?
Oui, et j’avais gardé le contact avec ces professionnels. Alors qu’ils travaillaient en Argentine, ils m’ont contacté, car un projet se montait au Chili avec des investisseurs calédoniens. En 1994-1995, je suis revenu à Nouméa. Le golf de Tina était en cours de construction, mais mon profil ne les intéressait pas, car ils avaient déjà quelqu’un sur place. C’est alors que Philippe Pentecost m’a appelé. Il avait appris qu’un Calédonien était spécialisé dans la construction de golfs. Nous nous sommes rencontrés, et il m’a expliqué qu’avec des amis tahitiens, ils investissaient dans un projet au Chili : une propriété de 750 hectares avec un parcours de 9 trous déjà existant, et donc 9 trous à construire, couplé à un projet immobilier. Il m’a demandé d’y aller une quinzaine de jours pour évaluer la viabilité du projet. Il voulait mon avis d’expert.



De quel golf s’agissait-il ?
Le golf de Santa Augusta, un links. J’y suis resté une quinzaine de jours, et il a fallu faire appel à des archéologues, car en creusant, l’équipe avait découvert des vestiges incas. Une fois le site « nettoyé » et un musée ouvert pour les exposer, je suis revenu pour trois mois. Comme ma femme était enceinte de notre fils, ils ont préféré qu’elle accouche à Nouméa. Je devais initialement y retourner pour un an… J’y suis finalement resté six ans.
Parles-tu donc couramment espagnol ?
Je n’aurais jamais imaginé que cette troisième langue, apprise à Nouméa, me serait aussi utile dans ma vie professionnelle. D’ailleurs, tout le sud des États-Unis – Floride, Californie – parle espagnol. Dans le monde du golf, c’est une langue incontournable.
Que s’est-il passé ensuite ?
J’ai connu un vrai tournant : j’ai travaillé pour Pacific Jardin, alors en pleine expansion, puis dans un autre domaine. Mais le golf me manquait. J’ai ensuite rencontré Paul Maes, directeur de Promosud, qui cherchait quelqu’un comme moi pour améliorer la qualité des terrains de Tina et Dumbéa. Je lui ai proposé d’intervenir en tant que consultant, une fois par semaine, pour redynamiser les greens de Dumbéa, qui étaient alors dans un état déplorable. J’ai pris contact avec Laurent Heutte, directeur de Dumbéa et Déva. Il a fallu environ six mois, fin 2016, avec l’équipe, pour les remettre en état. Puis, fin 2017, alors que l’entreprise Benedetti Guelpa avait terminé le « parachèvement » – c’est-à-dire trois ans après les semis à Déva –, j’ai pris la suite. C’était une forme de boucle : cette entreprise était celle où mon père avait travaillé… et donc celle où j’avais moi-même commencé dans les métiers du golf.
Qu’as-tu apporté à Dumbéa grâce à ton expérience ?
J’avais intégré pendant six ans l’équipe des superintendants en Amérique du Sud, où nous ne travaillions que sur des parcours tropicaux. Les problèmes y sont presque identiques à ceux que nous rencontrons ici : qualité de l’eau, inondations, types de gazon… Les Argentins, en particulier, ont une approche très naturelle, en harmonie avec la végétation locale. Mais surtout, ce qui fait la différence, c’est le respect des règles du golf. Un principe est non négociable : à aucun moment un joueur ne doit affronter un trou aveugle. Là où la balle atterrit, le joueur doit voir sa balle tomber et rouler. Un green ne doit jamais être attaqué sans que le drapeau soit visible. Sinon, il faut le refaire.
« Nous ne nourrissons pas le gazon par les racines, mais par les feuilles ! »
Comme le trou 8 à Tina, par exemple ?
Exactement. C’est comme aux échecs : tu connais les difficultés, tu les affrontes de face ou tu les évites. Quand tu prends ta décision, tu sais où se trouvent les bunkers, où est l’eau, où commence la zone sauvage… à tes risques et périls. Le joueur doit toujours avoir le choix. Il prend sa décision en toute connaissance des dangers.
Travailles-tu avec le label « Ecocert » sur Dumbéa et Déva ?
Oui, ce sont des parcours écodurables. Nous utilisons des engrais certifiés pour les golfs, d’origine naturelle et sous forme liquide. Sur le long terme, cette méthode est très efficace. Nous ne nourrissons pas le gazon par les racines, mais par les feuilles !



Est-ce le même gazon sur les deux parcours ?
Oui, c’est le même gazon sur les greens de Dumbéa et de Déva. Cependant, à Dumbéa, nous sommes sur des terres alluvionnaires, riches en zinc, en nickel et surtout en fer, tandis qu’à Déva, le sol est composé de sable de rivière, provenant de Poro, sur la côte Est.
Et pour l’eau, comment cela fonctionne-t-il ?
Sans eau, pas de golf, c’est aussi simple que cela. Il faut donc préserver la source d’alimentation. À Dumbéa, il n’y a pas de problème : la rivière est là. En revanche, à Déva, c’est une autre histoire. Il y a des sources qui alimentent le marais Fournier, mais nous ne pouvons pas les détourner, car c’est un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. L’eau provient du Cap, presque à Poya, à environ 18 km à travers les montagnes. Une conduite a été posée sur une propriété agricole où quatre rivières se croisent. L’eau est ensuite pompée par une station installée par la province Sud. Il y a une réserve de 800 m³, située à 80 mètres au-dessus du golf, qui l’alimente. Sauf l’année dernière, car des pompes ont lâché. Elles devraient arriver prochainement.
« J’essaie de convaincre les décideurs de réfléchir à l’échelle du pays. »
Combien de personnes composent ton équipe ?
J’ai trois personnes à Dumbéa et trois autres à Déva, plus moi. Ce sont mes héros ! C’est très compliqué : mes collègues en France ne comprennent pas comment nous faisons. Je suis le chef d’orchestre de métiers du golf qui ne sont pas reconnus ici. Avec la Cafat, il n’y a pas de statut clair. Nous ne sommes pas considérés comme des agriculteurs. À Déva, mes jardiniers sont sous le régime hôtelier, tandis qu’à Dumbéa, ils relèvent du commerce… Pourtant, il s’agit du même métier !
Quel est ton avis sur la situation du golf en Nouvelle-Calédonie ?
Je crois beaucoup en la mutualisation des moyens. Je regrette que les golfs ne parviennent pas à partager leurs ressources. La Calédonie n’a plus les moyens financiers d’avant, et pourtant, nous avons quatre golfs pour seulement mille licenciés. J’essaie de convaincre les décideurs de réfléchir à l’échelle du pays. Les machines de golf coûtent extrêmement cher : Déva doit renouveler son parc, tout comme La Ouenghi, et c’est le cas pour les quatre golfs. Si nous voulons attirer une clientèle touristique, il faut mutualiser les moyens. La question est simple : voulons-nous devenir une destination golfique ? Nous avons pourtant la chance d’avoir quatre terrains tous différents. Maintenant, je sais que ça bouge à la province Sud, je suis donc très optimiste.




